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Pourquoi les sociétés familiales sont particulièrement exposées aux litiges entre associés

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Pourquoi les sociétés familiales sont particulièrement exposées aux litiges entre associés

I. La triple superposition des sphères : une source structurelle de tensions.

II. La dimension émotionnelle : un amplificateur de conflits.

III.    Les moments critiques : transmission et succession comme catalyseurs de tensions et rupture d’équilibre 

1-Les configurations conflictuelles typiques.

2-Majoritaires contre minoritaires : l’asymétrie de pouvoir.

3-Actionnaires actifs contre passifs : le conflit de la contribution.

4-Branches familiales : la fragmentation du capital

5-L’absence d’outils de gouvernance : une carence organisationnelle.

VII.       Les manifestations juridiques et procédurales des conflits.

1-Les actions judiciaires caractéristiques.

2-Les procédures de sortie et de dissolution.

3-Les mesures conservatoires et provisoires.

4-Les outils de prévention et de résolution.

VIII.      La professionnalisation de la gouvernance.

 

Les sociétés familiales sont un des piliers de l’économie française,

Pourtant, ces structures demeurent particulièrement vulnérables aux conflits internes.

Cette fragilité singulière s’explique par une superposition de facteurs structurels, émotionnels et juridiques qui créent un terreau propice à l’éclosion de différends entre associés.

 

       I.            La triple superposition des sphères : une source structurelle de tensions

 

L’entreprise familiale se caractérise par une complexité inhérente à la coexistence de trois sphères aux logiques souvent contradictoires. La sphère familiale repose sur l’affectivité, l’égalité entre membres et la permanence des liens. La sphère entrepreneuriale exige rationalité économique, mérite et efficacité opérationnelle. La sphère patrimoniale implique la gestion d’actifs dont la répartition peut générer des inégalités.

Cette superposition crée une confusion des rôles où un même individu peut simultanément être parent, actionnaire, dirigeant et salarié.

 Les motivations associées à chaque rôle entrent régulièrement en conflit. Un père dirigeant doit-il privilégier l’égalité successorale entre ses enfants ou désigner le plus compétent à sa succession ? Cette question illustre la tension permanente entre logique familiale et impératif économique.

Contrairement aux entreprises non familiales où les relations professionnelles demeurent circonscrites, les entreprises familiales voient les problèmes professionnels contaminer la vie familiale et inversement.

 

    II.            La dimension émotionnelle : un amplificateur de conflits

 

Les entreprises familiales sont « émotionnellement gouvernées ».

Cette dimension affective constitue à la fois la force motrice et le talon d’Achille de ces structures.

Pour les actionnaires, cette valeur émotionnelle peut être fortement positive, justifiant des sacrifices financiers pour préserver l’entreprise familiale.

À l’inverse, pour les actionnaires minoritaires passifs ou les branches familiales écartées de la gestion, ressentiment, frustration et sentiment d’exclusion peuvent vite se développer.

Les désaccords managériaux ordinaires se transforment vite en conflits existentiels.

 

  III.            Les moments critiques : transmission et succession comme catalyseurs de tensions et rupture d’équilibre

 

La transmission intergénérationnelle constitue le moment de vérité pour toute entreprise familiale. À l’origine, l’entreprise familiale se caractérise par une coïncidence parfaite entre actionnariat, famille et direction, incarnée par le fondateur. Cette harmonie initiale vole en éclats lors du passage à la génération suivante.

Le fondateur peine souvent à lâcher prise. Cette difficulté à transmettre crée un blocage opérationnel où deux générations tentent de cohabiter avec des visions stratégiques divergentes.

Les successeurs potentiels, de leur côté, souhaitent imposer leur style de management et moderniser l’entreprise, tandis que l’ancienne génération privilégie une approche plus conservatrice et le respect de l’héritage. Cette confrontation de visions peut paralyser la prise de décision stratégique.

 

 IV.            Les configurations conflictuelles typiques

 

1.     Majoritaires contre minoritaires : l’asymétrie de pouvoir

 

64% des entreprises familiales françaises sont contrôlées majoritairement par une famille ou une coalition familiale. Cette forte concentration crée une asymétrie de pouvoir propice aux abus.

L’actionnaire minoritaire familial se trouve dans une position particulièrement délicate.

Contrairement à un investisseur minoritaire classique qui peut céder ses titres sur un marché, l’actionnaire minoritaire familial est souvent « prisonnier » de sa participation.

Les statuts contiennent généralement des clauses d’inaliénabilité temporaire ou d’agrément qui limitent fortement sa capacité de sortie. Sa participation n’est pas liquide et aucun marché n’existe pour valoriser objectivement ses titres.

Cette situation génère deux types de comportements conflictuels.

Soit l’actionnaire minoritaire tente de forcer sa prise de pouvoir en bloquant systématiquement les décisions nécessitant l’unanimité ou une majorité qualifiée, constituant un abus de minorité. Soit il engage des procédures judiciaires pour abus de majorité, dénonçant des décisions contraires à l’intérêt social prises dans l’unique dessein de favoriser les majoritaires à son détriment.

Les majoritaires, de leur côté, peuvent être tentés d’utiliser leur position dominante pour s’approprier des bénéfices privés aux dépens des minoritaires.

La jurisprudence reconnaît l’abus de majorité lorsque deux conditions cumulatives sont réunies : la décision est contraire à l’intérêt social de la société et elle a été prise dans l’unique dessein de favoriser les majoritaires au détriment des minoritaires.

Les exemples fréquents incluent la fixation de rémunérations excessives pour les dirigeants majoritaires, la vente d’actifs à prix minoré à une société contrôlée par les majoritaires, ou le refus systématique de distribuer des dividendes malgré une trésorerie abondante.

 

2.     Actionnaires actifs contre passifs : le conflit de la contribution

 

Une source majeure de tension dans les entreprises familiales réside dans la cohabitation entre actionnaires actifs qui travaillent dans l’entreprise et actionnaires passifs qui se contentent de détenir des parts. Cette configuration est particulièrement fréquente lorsque le capital se répartit entre plusieurs branches familiales dont certaines s’impliquent dans la gestion et d’autres non.

Les actionnaires actifs développent souvent un sentiment de frustration face à des actionnaires passifs qui bénéficient des fruits de leur travail sans contribuer au développement de l’entreprise.

Ils estiment mériter une rémunération supérieure et un pouvoir décisionnel accru, proportionnel à leur implication. À l’inverse, les actionnaires passifs peuvent se sentir maltraités, écartés des informations stratégiques et privés d’une juste rétribution de leur capital.

Ces divergences se cristallisent autour de trois sujets principaux :

  • la politique de dividendes (distribution versus réinvestissement),
  • les rémunérations des dirigeants familiaux actifs (perçues comme excessives par les passifs),
  • l’accès à l’information sur la gestion de l’entreprise.

 

    V.            Branches familiales : la fragmentation du capital

 

Avec le passage des générations, le capital familial se fragmente entre différentes branches issues des enfants du fondateur.

Cette multiplication des actionnaires familiaux accroît mécaniquement la probabilité de conflits. Chaque branche peut développer sa propre vision de l’entreprise, ses propres intérêts patrimoniaux et sa propre stratégie d’investissement.

 

 VI.            L’absence d’outils de gouvernance : une carence organisationnelle

 

Dans les entreprises familiales la gouvernance est souvent négligée alors que c’est un sujet majeur. Seules 14% des entreprises familiales possèdent une charte familiale, 18% un conseil de famille.

Cette absence d’outils formels (chartre familiale ou pacte familiale) crée un vide juridique et organisationnel propice aux conflits.

En l’absence de pacte d’actionnaires, les règles de fonctionnement entre associés familiaux restent floues. Aucun mécanisme de résolution des conflits n’est prévu. Les processus de décision ne sont pas clairement définis. Les modalités de sortie d’un associé ne sont pas anticipées.

Les statuts de société, document juridique minimal obligatoire, s’avèrent souvent inadaptés aux spécificités familiales.

Rédigés de manière standard par un notaire ou un expert-comptable, ils ne prévoient généralement pas de clauses spécifiques pour encadrer les relations familiales. Les règles de gouvernance restent celles du droit commun des sociétés, sans adaptation aux enjeux émotionnels et relationnels propres aux familles.

 

VII.            Les manifestations juridiques et procédurales des conflits

 

1.     Les actions judiciaires caractéristiques

 

Les conflits dans les entreprises familiales se traduisent par un éventail d’actions judiciaires spécifiques.

 L’action en nullité de délibérations sociales pour abus de majorité constitue le recours privilégié des minoritaires.

L’action en abus de minorité permet aux majoritaires de sanctionner un minoritaire qui, par son opposition systématique, paralyse le fonctionnement de la société et compromet son intérêt social.

Les actions pour faute de gestion visent les dirigeants qui auraient commis des erreurs managériales graves portant préjudice à la société. Dans les cas les plus graves, les associés peuvent engager des poursuites pénales pour abus de biens sociaux ou abus de confiance.

 

2.     Les procédures de sortie et de dissolution

 

a/ Dissolution anticipée de la société

 

Lorsque la mésentente entre associés devient irrémédiable, plusieurs procédures de sortie s’offrent aux parties. L’article 1844-7, 5° du Code civil prévoit la dissolution anticipée de la société pour justes motifs, notamment en cas de mésentente entre associés paralysant le fonctionnement de la société. Toutefois, la jurisprudence exige la réunion de deux conditions cumulatives : une mésentente caractérisée par des dissentiments profonds et persistants, et une paralysie effective du fonctionnement social.

La simple disparition de l’affectio societatis ne suffit pas.

 

b- Le retrait de l’associé

 

Pour l’associé qui souhaite quitter la société sans obtenir sa dissolution, le retrait pour justes motifs constitue une option. L’associé doit saisir le tribunal pour obtenir l’autorisation judiciaire de se retirer, la jurisprudence ayant admis que la disparition de l’affectio societatis peut constituer un juste motif. Le tribunal fixe alors la valeur de rachat des parts selon les modalités de l’article 1843-5 du Code civil. Reste que le rachat des parts par les autres associés suppose qu’ils en aient la capacité financière, ce qui n’est pas toujours le cas.

 

3.     Les mesures conservatoires et provisoires

 

a-      Désignation d’un administrateur provisoire

 

Face à des situations de blocage paralysant la société, le juge peut ordonner la désignation d’un administrateur provisoire. Cette mesure exceptionnelle, qui contrevient au principe de non-immixtion du judiciaire dans l’entreprise, requiert la réunion de deux conditions : l’existence d’un péril imminent menaçant la survie de la société, et une atteinte au fonctionnement normal de la société rendant toute gestion impossible.

L’administrateur provisoire, mandataire de justice, se substitue temporairement aux dirigeants et dispose de pouvoirs définis par le juge. Sa mission peut inclure l’accomplissement des déclarations sociales et fiscales, la conclusion des contrats nécessaires à l’activité, mais généralement pas la vente des actifs. La durée de la mission et sa rémunération sont fixées par le juge, à charge de la société.

 

b-      Désignation d’un mandataire succéssoral

 

Dans le cadre des sociétés civiles immobilières (SCI) familiales, particulièrement exposées aux conflits, les situations de blocage sont fréquentes. Un héritier peut bloquer la vente du bien en refusant de participer aux assemblées générales, le gérant peut refuser de convoquer les assemblées, ou les associés peuvent être en désaccord total sur la gestion du patrimoine. Ces blocages nécessitent souvent l’intervention judiciaire pour débloquer la situation, soit par la désignation d’un mandataire successoral, soit par la dissolution anticipée de la SCI.

 

4.     Les outils de prévention et de résolution

 

a-      La charte familiale : constitution de la famille actionnaire

 

La charte familiale constitue l’outil de gouvernance familiale par excellence. Document élaboré de manière collaborative par toutes les générations familiales, elle formalise le projet commun, les valeurs partagées et les règles de fonctionnement de la famille actionnaire. Contrairement au pacte d’actionnaires qui a une portée juridique contraignante, la charte familiale a principalement une dimension morale et éthique.

Le contenu typique d’une charte familiale comprend plusieurs volets : l’histoire et les valeurs de la famille, la vision et les objectifs à long terme, les règles d’entrée et de travail dans l’entreprise pour les membres de la famille, les conditions d’accès aux fonctions de direction et de gouvernance, la politique de distribution des dividendes, les règles de cession des titres, les mécanismes de résolution des conflits, et l’organisation de la gouvernance familiale (conseil de famille, assemblées familiales).

 

b-      Le conseil de famille : instance de régulation

 

Le conseil de famille représente l’organe de gouvernance familiale par excellence. Distinct du conseil d’administration qui gère l’entreprise, le conseil de famille traite spécifiquement des questions relatives aux relations entre la famille et l’entreprise. Sa composition doit assurer une représentation équitable des différentes branches familiales et générations.

Les missions du conseil de famille sont multiples. Il définit et fait vivre le projet actionnarial, échange sur les sujets relevant de la charte familiale, assure la cohésion de l’actionnariat familial à travers l’organisation de rencontres et de formations, prépare la génération montante à ses responsabilités futures, et constitue une instance de première résolution des tensions avant qu’elles ne dégénèrent en conflits ouverts.

La tenue régulière de conseils de famille permet de créer un espace de dialogue structuré où les préoccupations de chacun peuvent être exprimées. Ce cadre formel évite que les sujets professionnels envahissent tous les moments de vie familiale et permet de traiter les désaccords avant qu’ils ne deviennent des conflits irrémédiables.

 

c-      Le pacte d’actionnaires : sécurisation juridique

 

Le pacte d’actionnaires constitue le complément juridique indispensable de la charte familiale. Convention régie par les articles 1103 du Code civil et L227-16 du Code de commerce, il organise les relations entre actionnaires en prévoyant des droits et obligations qui ne découlent pas de l’application des règles légales classiques.

Le pacte peut contenir de nombreuses clauses protectrices : clauses de préemption accordant un droit de priorité aux actionnaires en cas de cession de titres, clauses d’agrément soumettant l’entrée de nouveaux actionnaires à l’accord des signataires, clauses de sortie conjointe permettant aux minoritaires de céder leurs titres aux mêmes conditions que les majoritaires, clauses d’entraînement (drag-along) permettant aux majoritaires d’imposer une cession aux minoritaires, clauses de « bad leaver » organisant la cession forcée des titres d’un associé qui perd sa qualité de dirigeant ou de salarié, et surtout clauses de résolution des conflits prévoyant le recours à la médiation ou à l’arbitrage.

Le pacte d’actionnaires présente l’avantage majeur d’anticiper les situations conflictuelles dans un moment où les relations sont encore sereines. Il définit des règles claires et précises qui feront autorité le jour où un différend surviendra. En l’absence de pacte, les conflits dégénèrent souvent en procédures judiciaires longues et coûteuses.

 

4-      Les modes alternatifs de résolution des conflits (MARD)

Les modes amiables de règlement des différends (MARD) offrent une alternative précieuse au contentieux judiciaire pour les entreprises familiales. La médiation, en particulier, apparaît particulièrement adaptée aux conflits familiaux en raison de sa confidentialité, de sa rapidité et de sa capacité à préserver les relations.

 

La médiation :

Le médiateur, tiers neutre, indépendant et impartial, accompagne les parties dans la recherche d’une solution négociée. Contrairement au juge qui tranche et impose une décision, le médiateur facilite le dialogue et aide les parties à construire elles-mêmes leur solution.

La médiation présente plusieurs avantages décisifs pour les entreprises familiales. Elle permet d’aborder les dimensions émotionnelles du conflit, souvent ignorées par l’approche purement juridique. Elle garantit une confidentialité totale, évitant l’exposition publique du conflit familial. Elle s’avère plus rapide qu’une procédure judiciaire, se déroulant généralement en quelques séances. Elle permet de préserver les relations familiales en favorisant la compréhension mutuelle et les concessions réciproques. Enfin, les parties conservent la maîtrise de la solution, qui ne leur est pas imposée.

Depuis septembre 2025, la législation française permet au juge d’enjoindre les parties à rencontrer un médiateur ou un conciliateur, avec une amende pouvant atteindre 10 000 euros en cas de refus.

 

L’arbitrage :

L’arbitrage constitue une autre option pour les entreprises familiales, particulièrement lorsque les parties souhaitent une décision contraignante rendue par un expert du secteur plutôt que par un juge généraliste. L’arbitrage offre flexibilité procédurale, confidentialité et rapidité, mais au prix d’une perte de contrôle sur la solution finale.

 

VIII.            La professionnalisation de la gouvernance

 

La professionnalisation de la gouvernance constitue un facteur clé de prévention des conflits dans les entreprises familiales. Elle implique plusieurs dimensions complémentaires. La clarification des rôles et responsabilités de chacun permet d’éviter les confusions entre fonctions familiales et professionnelles. L’établissement de processus décisionnels clairs et formalisés réduit les risques de conflits liés à l’ambiguïté.

L’intégration d’administrateurs indépendants au conseil d’administration apporte un regard extérieur neutre et objectif. Ces administrateurs, alignés avec les valeurs familiales mais libres de tout lien affectif, peuvent arbitrer les désaccords entre membres de la famille et éviter les dérives émotionnelles.

Leur présence professionnalise les débats et recentre les discussions sur l’intérêt social de l’entreprise plutôt que sur les intérêts particuliers de tel ou tel membre de la famille.

Sébastien SALLES

Associé de THELYS AVOCATS, j’interviens en contentieux de droit des affaires, avec une pratique orientée vers la défense stratégique des dirigeants, associés et entreprises confrontés à des litiges complexes. Mon activité est principalement dédiée à la résolution des conflits qui impactent directement la stabilité juridique, financière et humaine des entreprises.

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